
Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates
Points Points N° 5271 1 Octobre 2020 (éditeur)
Claude Seban (traduction)
Quatrième de couverture : 2 novembre 1999. Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d'une petite ville de l'Ohio et tire sur le Dr Augustus Voorhees, l'un des « médecins avorteurs » de l'hôpital. De façon remarquable, Joyce Carol Oates dévoile les mécanismes qui ont mené à cet acte meurtrier et offre le portrait acéré d'une société ébranlée dans ses valeurs profondes. Entre les foetus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs ?

Muskegee Falls, Ohio, 7h26. Luther Dunphy membre de l’ « Armée de Dieu » appuie sur la détente de son fusil visant Augustus Voorhes, médecin « avorteur » et son compagnon. Le « soldat de l’Armée de Dieu », se rend immédiatement après avoir accompli sa mission : tuer les « tueurs de bébés ». On entre tout d’abord dans la vie de Luther racontée par lui-même : « petit blanc », charpentier, père de quatre enfants, qui a trouvé dans le fanatisme religieux un moyen d’échapper partiellement à ses propres démons, à une vie sans éclat, au souvenir de la mort de sa petite fille de 3 ans. Puis c’est l’histoire d’ Augustus Voorhes, contée par sa fille Naomi. Famille cultivée, athée, libérale. Augustus, infatigable militant pour le droit des femmes « Parce je ne peux dire à personne que je suis enceinte docteur,/ parce que je perdrai mon travail,/ parce que le père est parti,/ parce que le père est marié,/ parce que je ne sais pas comment c’est arrivé,/ parce que c’est mon oncle/ mon frère. » Ce face à face simpliste se complexifie très vite et la personnalité d’Augustus est plus ambigüe qu’il n’y parait. Il était au courant des dangers, contraignant de ce fait sa famille à déménager régulièrement et savait qu’elle pâtissait de son « héroïsme « Il a pesé dans la balance la probabilité de sa mort et la valeur des services qu’il rendait aux femmes qui avaient besoin de lui, et décidé que cela en valait la peine, quoi qu’il arrive. Le martyr parfait est suicidaire. » Et c’est en fait la vie dévastée des deux familles qui fait l’objet du livre. Plus on avance dans la lecture, plus se pose la question « quels sont les véritables martyrs ? » le médecin, le fanatique religieux (les pages relatant l’exécution de Luther sont insoutenables), les épouses, les foetus, les enfants ? Et plus on avance, plus Joyce Carol Oates nous entraine du côté des femmes et c’est par le drame vécu par les deux filles, Naomi Voorhes et Dawn Dunphy que se poursuit le livre. Magnifiques portraits de ces deux filles qui « encaissent », l’une (Naomi) collectionne les archives concernant son père, l’autre (Dawn ou « le marteau de Jésus ») maladroite avec les mots, va devenir boxeuse, corps soumis à tous les coups. Et c’est avec elles deux, visage tuméfié et suturé pour Dawn, visage décomposé pour Naomi mais toutes deux debout que se termine ce livre très fort qui évite toute caricature.

Falls, Ohio, 7:26 AM. Luther Dunphy member of the "Army of God" pulls the trigger of his rifle, aims at Augustus Voorhes, an "abortion provider doctor" and at his escort, and gives himself up immediately after accomplishing his mission to kill the "baby killers". In the opening section of the book, we are plunged into the life of Luther, narrated by Luther himself. "Poor white", carpenter, father of four, he finds in religious fanaticism a means of partial escape from his own demons, from a grim and joyless life and the death of his small three year- old daughter. The story then turns to the family of Augustus Voorhes, narrated by his daughter Naomi - well-educated, atheist, liberal; with at its head, Augustus, a tireless activist in his defense of women’s rights. "Because I can’t let anyone know that I’m pregnant, Dr. Voorhees. " "Because I will lose my job" "Because the father is gone" "Because the father is married" "Because I don’t know how this happened" "Because it’s my uncle" "Because it’s my brother" This opposition, however, quickly becomes more complex as the personality and temperament of Augustus become much more ambiguous than what the public image suggests. Although well-aware of the dangers he faces, he forces his family to periodically move from one town to another however high the price the family pays for his « heroism ». "He weighed the likelihood of his own death against the value of his services to women who needed him and decided it was worth it", whatever happened. "The perfect martyr is a suicide". Andi in fact, it is the devastation caused in both families that is at the heart of this novel. As the story unfolds, we begin to ask ourselves, "Who are the actual martyrs?" - The doctor? The religious fanatic? (The pages describing his execution are unbearable). The wives? The fetuses? Or the children in the family? As we delve more deeply into the novel Oates shifts her focus to the plight of women and continues the story recounting the personal dramas of Naormi Voorhes and Dawn Dunphhy. These are magnificent portraits of women who endure. Naomi puts together a collection of archives concerning her father; and Dawn - the "Hammer of Jesus" - who uses words clumsily, will become a boxer, sustaining the full extent of blows and hits to the body. And it is with the image of two women - one with a bruised and tumefied face, the other with features transformed by emotion, both of whom will remain standing - that this very powerful story, which never resorts to caricatures, comes to an end.

