Livre lu et commenté par le club de littérature américaine de Gif-sur-Yvette
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Les enfants de minuit de Salman Rushdie
Folio (éditeur)
Jean Guiloineau (traduction)


Quatrième de couverture : Saleem Sinai, le héros de cet extraordinaire roman picaresque, est né à Bombay le 15 août 1947, à minuit sonnant, au moment où l'Inde accède à l'indépendance. Comme les mille et un enfants nés lors de ce minuit exceptionnel, il est doté de pouvoirs magiques et va se retrouver mystérieusement enchaîné à l'histoire de son pays. «J'ai été un avaleur de vies, dit-il, et pour me connaître, moi seul, il va vous falloir avaler également l'ensemble.» Alors se déroule sous nos yeux l'étonnante et incroyable histoire de la famille Sinai : disputes familiales, aventures amoureuses, maladies terribles, guérisons miraculeuses - un tourbillon de désastres et de triomphes... Ce récit baroque et burlesque est aussi un pamphlet politique impitoyable. Élu en 2008 meilleur Booker Prize de l'histoire du prestigieux prix anglais, ce roman paru en 1980 a profondément influencé la littérature anglo-saxonne des trente dernières années.
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Ce deuxième roman de l’auteur (qui à ce jour en a écrit 15, si on inclut ses deux romans pour la jeunesse), reste la plus primée de ses œuvres (Booker Prize en 1981, Prix du meilleur des Prix Booker en 1993, c.a.d. le meilleur des gagnants depuis la création du Prix en 1968, et en 2008, pendant les 25 ans depuis sa création. En 2008, il est élu « Best of Booker », prix spécial créé à l’occasion des 40 ans du Booker. Néanmoins il n’est pas d’un abord facile : il est très long (plus de 800 pages) ; si sa progression est globalement chronologique, il joue beaucoup avec la temporalité, présentant dès la première page de nombreux bonds vers le futur (sous forme de « teasing », comme des « bandes annonces » de cinéma, de prophéties, de malédictions), ainsi que de nombreux flashbacks, si bien que le lecteur doit sans cesse reconstituer le puzzle pour suivre l’intrigue. D’autre part c’est un roman indien postcolonial, qui se refuse à « expliquer » aux lecteurs occidentaux tout ce qui pourrait leur être exotique ou inconnu (vêtements traditionnels, mots hindi/ourdou/gujarati/cachemiri etc. signes indicatifs de religion ou de caste, noms propres…) Tout cela explique que plusieurs d’entre nous ont jeté l’éponge et n’ont pas réussi à lire jusqu’au bout, D’autres parmi nous ont en revanche beaucoup apprécié cette lecture, et soulignent le génie comique de Rushdie (qui arrive à tirer même des situations tragiques ou dramatiques vers la drôlerie) ainsi que les qualités littéraires du livre, la vivacité du style, les images. Tout commence par la naissance du héros, Saleem, à minuit pile, le 15 août 1947, c’est-à-dire à la seconde même de l’accession à l’indépendance de la colonie britannique des Indes, brutalement scindée en deux nations, Inde et Pakistan, par une Partition qui se révèlera sanglante. Cette naissance sous le signe des horloges, outre qu’elle rappelle volontairement celle de Tristram Shandy, le héros éponyme de Laurence Sterne, fait de Saleem un être « menotté à l’histoire », qui va se persuader que toute l’histoire de son pays est « de sa faute », qu’il est responsable des malheurs de la patrie. Effectivement le roman balaie une période qui s’étend de 1915 à 1978, mêlant sans cesse la petite histoire des personnages et la grande Histoire de la nation. Le livre est un chant d’amour à l’Inde, à Bombay en particulier : l’inde de Rushdie, loin des clichés orientalistes, est chaotique, bruyante, chaude, vulgaire, infiniment variée et multiple. Rushdie chante l’impureté, les mélanges, l’hybridation, dans un livre foisonnant, empli de diversions, d’histoires secondaires imbriquées dans l’intrigue principale, et fait une grande part au burlesque, au surréel, au réalisme magique. Saleem, bâtard illégitime d’un colon anglais et d’une pauvresse, échangé à la naissance avec le bébé d’une famille bourgeoise, est donc un usurpateur, qui passera d’une enfance choyée et aisée à la misère du bidonville des magiciens de Delhi, et sera persécuté par Indira Gandhi et son fils Sanjay lors de l’Etat d’urgence entre 1975 et 1977. Il raconte sa propre histoire à la première personne, dans une langue directe, familière, et savoureuse. Il est un « avaleur de vies », et nous les lecteurs, pour le connaître et le comprendre, sommes obligés d’avaler un monde entier. Histrionique et tapageur, se réclamant de Schéhérazade, Saleem adore aussi mettre en scène son rôle de conteur : le roman est très métafictionnel, montrant comment Saleem essaie oralement l’effet de ses récits sur sa narrataire Padma ; il s’amuse à titiller les lecteurs que nous sommes, dévoilant son histoire par bribes, se cachant autant qu’il se révèle, comme sa grand-mère avait été amenée à révéler son corps à son médecin, morceau par morceau, au travers d’un drap troué. D’une façon comparable à la démarche adoptée par Auster dans Moon Palace, Rushdie a cherché à maintenir délibérément son roman en suspension entre l'anti-linéarité et la fragmentation d'une part, la nostalgie du sens, des connexions, et de la cohérence d’autre part. L’imagination de Rushdie s’abreuve à plusieurs sources : celle des contes et mythes orientaux (surtout les 1001 Nuits) ;celle de la tradition occidentale du roman comique, fantaisiste ou burlesque, qui inclut Cervantès, Rabelais, Sterne et le réalisme magique des auteurs sud-américains ; celle encore de la culture populaire et des comics américains. Son nom est universellement connu, hélas pour de mauvaises raisons. Il mérite d’être lu autant qu’il est fantasmé, haï, agressé, par des gens qui dans leur immense majorité ne l’ont pas lu. Il est l’un des écrivains anglophones majeurs de notre temps.
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Up to now, Salman Rushdie has published fifteen novels (if we include his two books for children). The second of those fifteen works, Midnight’s Children (1981) has won the most prizes: the Booker Prize in 1981, the Booker of Bookers in 1993, to mark the 25th anniversary of the Prize since its creation in 1968, and the “Best of the Booker”, a special prize created in 2008, in honour of the 40th anniversary. However it is not an easy book to read: it is particularly long (almost 700 pages in the Viking paperback edition), and although the story, generally speaking, progresses chronologically, the narrative constantly plays with time, using flashbacks to recall past events or jumping into the future by teasing the reader with obscure curses, prophecies, puzzling hints (sometimes explicitly phrased like cinema trailers, “coming soon!”). Therefore the reader is constantly obliged to piece the story together as if it were a puzzle. What’s more, it is an Indian postcolonial novel, and as such refuses to “explain” to Western readers anything that they might deem unknown or exotic, such as mentions of traditional clothing, words in Hindi, Urdu, Kashmiri, or any of the other languages of India, names and surnames or other distinctive signs of caste or religion… This explains why some of us, feeling rather put off, were unable to finish the whole book. Others among us, however, really enjoyed it; they liked its literary qualities, the exuberant style, the imagery, and Rushdie’s comic genius: some of the scenes are really funny, and he sometimes includes comic elements even in dramatic or tragic circumstances. Everything starts with the birth of Saleem, the hero, at midnight on the dot, that is 12.00 AM on August 15th, 1947, at the precise moment when the British Indian colony became independent, but was brutally divided into two nations, India and Pakistan, after a bloody process of Partition that involved the transfer of huge numbers of people, with Muslims and Hindus killing each other on the way. This “clock-ridden” birth intentionally pays tribute to the comical beginning of Tristram Shandy which narrates Tristram’s clock-linked conception, but it also makes of Saleem a character who is “handcuffed to history”, and who is brought up to feel special, and to think that the whole history of his country is somehow “his fault”, that he is responsible for all its woes. Indeed the plot covers the years between 1915 and 1978, constantly interweaving the characters’ personal history and the History of the nation. The novel is a love song to India, and to Bombay in particular. Rushdie’s India deliberately steers clear from orientalist clichés: it is chaotic, noisy, hot, vulgar, infinitely diverse and variegated. Rushdie “celebrates hybridity, impurity, hotchpotch”; he « rejoices in mongrelization and fears the absolutism of the Pure” as he puts it in an essay. Midnight’s Children is a teeming book, full of secondary stories framed within the plot, and plays with genres, with the surreal, the burlesque, the magical. Saleem, the child of a departing Englishman and a poor Indian woman, exchanged at birth with the legitimate baby of a rich middle-class family, is both a bastard and a changeling: thus he is a usurper, who will experience a secure, cherished childhood before falling on hard times, living as a pauper in the magicians’ ghetto in Delhi and being persecuted by Indira and Sanjay Gandhi during the State of Emergency, between 1975 and 1977. Saleem is the first-person narrator of the novel, and uses familiar, lively, colourful language. He is a “swallower of lives”, and we, readers, are forced to swallow a whole world if we wish to understand him. In his loud, histrionic way, taking Scheherazade as his model, Saleem loves to dramatize his role as a yarn spinner: the novel is highly metafictional, and foregrounds the way in which Saleem tries out the effect of his tales on his narratee, Padma. He loves to tease his readers, unveiling his story in snatches, just as his grandmother was brought to reveal her body to her doctor, small bit by small bit, through the round hole in a sheet. Rushdie, similarly to what Paul Auster did in Moon Palace, was trying to keep the balance between fragmentation and a deliberate shunning of linearity on the one hand, and on the other a desire to make numerous connexions in order to create meaning. Among Rushdie’s influences and references are Eastern tales and mythologies (The Arabian Nights in particular), but also the Western tradition of the comic, burlesque novel, which includes Cervantes, Rabelais, L. Sterne and J. Swift, and the magic realism of South American novelists. Rushdie also loves to include popular culture, and has a fondness for the superheroes of the Marvel and DC comics. Rushdie’s name is universally known, but for the wrong reasons, and he deserves to be read as much as he is hated, threatened and attacked by all sorts of people, most of whom have not read a single sentence of his work. He is indeed one of the major contemporary writers of fiction in English.