
Captive de Margaret Atwood
Littérature Étrangère (éditeur)
Michèle Albaret-Maatsch (traduction)
Quatrième de couverture : 1873. Grace Marks, seize ans, est condamnée à la réclusion à perpétuité pour le double meurtre de son jeune employeur et de sa gouvernante. Victime sous emprise ou monstre en jupons ? Face à l'échec des rapports psychiatriques, le Docteur Jordan s'empare du dossier, bien décidé à la sortir de son amnésie. Mais pourquoi lui cache-t-elle les troublants rêves qui hantent ses nuits ? Inspiré d'un sanglant fait divers qui a bouleversé le Canada du XIXe siècle, Margaret Atwood nous offre un roman baroque où le mensonge et la vérité se jouent sans fin du lecteur. Captive est aujourd'hui adapté en série TV.

Ce roman reprend les éléments d’une affaire de meurtre célèbre du 19è siècle : Thomas Kinnear et sa gouvernante furent assassinés près de Toronto en 1843,et deux de leurs employés de maison, Grace Marks et James McDermott, qui s’étaient enfuis aux Etats-Unis, furent rattrapés et reconnus coupables du double meurtre. L’homme fut condamné à être pendu, mais la femme vit sa peine commuée en emprisonnement à vie. Atwood a gardé les faits historiques, ainsi que le mystère de ces meurtres, pour lesquels les faits exacts ne furent jamais établis, et la culpabilité de Grace jamais prouvée de façon indubitable ; elle cite des extraits de documents d’époque, d’articles de journaux, etc., mais l’action du roman se situe quinze ans après les faits, quand un jeune médecin féru de nouvelles méthodes de psychiatrie décide de faire parler Grace, pour essayer de faire revenir à sa mémoire le déroulement précis de la journée fatidique, qu’elle dit englouti par l’amnésie. Une grande partie du roman se compose donc de dialogues en tête-à-tête, pendant lesquels le médecin essaie diverses tactiques pour surprendre la réserve de Grace, qui de son côté fait mine de se plier volontiers à l’effort de remémoration, tout en devinant les attentes du médecin, et en ne lui donnant jamais ce qu’il espère. Grace est donc la narratrice principale de sa propre histoire, une narratrice particulièrement peu fiable, troublante et ambiguë. La plupart d’entre nous ont beaucoup aimé ce roman, le flou et l’ambiguïté savamment entretenus, les relations troubles entre les personnages, relations de séduction, de domination, mais où celui qui semble en position de pouvoir ne l’est pas toujours. Les éléments appartenant au genre du roman historique sont très convaincants (histoires respectives du Canada et des USA, narration d’une enfance en Irlande du Nord, voyage transatlantique dans des conditions atroces, condition des femmes, relations de classe troubles). Il y a beaucoup d’humour dans ce roman, par exemple la façon dont Grace détourne habilement les tentatives du médecin pour la déstabiliser en lui apportant des légumes qui sont censés stimuler les associations d’idées et les souvenirs ; ou encore le franc-parler très cru de Mary Whitney, censée être une servante ayant travaillé pour d’autres maîtres aux côtés de Grace avant de mourir des suites d’un avortement, et dont Grace avait adopté l’identité dans sa fuite, mais dont l’existence réelle n’est jamais certaine. Les commentaires ont aussi porté sur la théâtralité de la narration de Grace, narration toujours mise en scène, avec un spectateur captivé, fasciné, et séduit, en la personne du médecin. Une théâtralité appuyée par le personnage de Jeremiah, un colporteur qui se transforme au gré de sa fantaisie, adoptant diverses identités, dont celle d’un hypnotiseur, pour mieux berner, avec la complicité de Grace, des dames férues de spiritisme. Le roman est ouvertement, et parfois comiquement, féministe, tournant en ridicule les préjugés des hommes sur l’infériorité intellectuelle des femmes et la nécessité pour elles de porter un corset, sous peine de voir leur corps s’étaler comme du fromage fondu ; les personnages masculins sont odieux ou ridicules, animés de pulsions troubles et de curiosité malsaine. Le roman est organisé en quinze chapitres, dont chacun a pour titre le nom d’un de ces motifs de patchwork, porteurs de tout un symbolisme domestique, dont les femmes ornaient à l’époque les courtepointes matelassées, et Grace ne commence jamais à parler au médecin sans avoir un ouvrage de couture dans les mains : ces travaux féminins sont mis en relation avec l’imagination, la créativité, et l’écriture ; en l’occurrence l’écriture minutieuse d’un roman qui passe et repasse, rebrodant inlassablement les mêmes épisodes, en variant les angles d’approche et les détails. Néanmoins cet aspect répétitif, ainsi que ces personnages pour lesquels il est difficile d’éprouver de l’empathie, ont rebuté deux ou trois d’entre nous, qui ont trouvé le roman trop long et ont aussi évoqué une fin décevante, qui sonne faux. Certaines d’ailleurs ont préféré d’autres œuvres d’Atwood, en particulier La Servante écarlate.

This novel was inspired by a famous true-life murder which took place in Canada in the 19th Century: Thomas Kinnear and his housekeeper were killed in 1843 near Toronto, and two of the household servants, Grace Marks and James McDermott, who had fled to the USA, were arrested and found guilty. McDermott was hanged, and Grace Marks sentenced to life imprisonment. Margaret Atwood was faithful to the historical records, and to what transpired from the trial, and did not attempt to solve the mystery surrounding the case. The exact events leading up to the murder were never really established, and Grace Marks’ guilt was never proved beyond doubt. Atwood quotes newspaper accounts of the trial, and other documents, but in the novel the story starts fifteen years after the case. Grace is in prison, and a young doctor, who is eager to make a name for himself in the field of psychiatric treatments, agrees to interview Grace for a charitable Society that is trying to obtain a pardon for her. The doctor intends to overcome Grace’s amnesia, which prevents her from remembering crucial moments of the fateful day. A large part of the novel therefore consists in dialogues between Grace and the doctor, within the residence of the prison Governor. The doctor tries out various strategies to dig beyond Grace’s calm, reserved composure, but in vain. She is thus the main narrator of her own story, a particularly unreliable and ambiguous narrator. Most of us thoroughly enjoyed this book, for the cleverly constructed veil of ambiguities, and the complex and rather unhealthy relationships between the characters: relationships which involve seduction, but also domination. Indeed the person who seems in a position of power is not always the one who wields the power. The historical background is sketched in a very convincing way: the political histories of Canada and the USA, respectively, the circumstances of the main character’s childhood in the North of Ireland, the dire poverty leading to emigration, the cramped, nauseating conditions during the crossing, and, more generally, class conflicts and a focus on the very restricted rights and prospects of women. But the novel is also quite humorous, for example when the doctor asks Grace to comment on various vegetables, hoping to trigger involuntary reactions, but Grace comes up with answers that remain blandly down to earth. Grace’s friend, Mary Whitney, is another source of amusement, because of her high spirits and her colourful, crude language. Grace in her flight had adopted the identity of Mary Whitney, (who allegedly had worked with her in another household, and died of a botched abortion), but the doctor wonders if she ever really existed, which makes the reader doubt as well. We also discussed the theatrical quality of Grace’s narrative, which is carefully staged for the benefit of her fascinated and captivated narratee. Jeremiah the peddler is another actor in the play, who changes identities and costumes at the drop of a hat, becoming for a time a pedantic mesmeriser with the complicity of Grace. The novel is also openly, and sometimes very funnily, feminist, when it makes fun of the preposterous prejudices of men concerning the alleged intellectual inferiority of women, or their need to wear a corset, to prevent their flesh from oozing like melted cheese. Most of the male characters are either obnoxious or ridiculous, and filled with sexual urges and murky impulses. The names of different quilt patterns serve as relevant titles for the fifteen sections of the novel; moreover Grace’s hands are never idle, she stitches and mends during each of her conversations with Dr Jordan. This insistence on sewing symbolises imagination, creativity, and writing. Indeed this is a novel in which various episodes are narrated time and time again, from different viewpoints, with slight variations, like a needle weaving in and out of the fabrics, repeating patterns. Some of us however were put off by a text that seemed too long and repetitive, and found it difficult to feel empathy for any of the characters, so that they tended to prefer other novels by M. Atwood, like The Handmaid’s Tale.

