
Celui qui veille de Louise Erdrich
Albin Michel (éditeur)
Sarah Gurcel (traduction)
Quatrième de couverture : Dakota du Nord, 1953. Thomas Wazhashk, veilleur de nuit dans l’usine de pierres d’horlogerie proche de la réserve de Turtle Mountain, n’est pas près de fermer l’œil. Il est déterminé à lutter contre le projet du gouvernement fédéral censé « émanciper » les Indiens, car il sait bien que ce texte est en réalité une menace pour les siens. Contrairement aux autres jeunes employées chippewas de l’usine, Pixie, la nièce de Thomas, ne veut pour le moment ni mari ni enfants. Pressée de fuir un père alcoolique, insensible aux sentiments du seul professeur blanc de la réserve comme à ceux d’un jeune boxeur indien, elle brûle de partir à Minneapolis retrouver sa sœur aînée, dont elle est sans nouvelles. Pour « celui qui veille », n’ayant de cesse d’écrire aux sénateurs dans le but d’empêcher l’adoption de la loi, quitte à se rendre lui-même à Washington, comme pour Pixie, qui entreprend le premier voyage de sa jeune existence, un long combat commence. Il va leur révéler le pire, mais aussi le meilleur de la nature humaine. Louise Erdrich, inspirée par la figure de son grand-père maternel qui a lutté pour préserver les droits de son peuple, consacre, avec ce roman inoubliable, la place unique qu'elle occupe dans la littérature américaine contemporaine. Un hymne à la liberté. Une histoire plurielle, enrichissante, universelle, bouleversante.

Fiche de lecture Celui qui veille de Louise Erdrich (The Night Watchman) Louise Erdrich est une autrice américaine célèbre ; elle a publié vingt-huit livres qui incluent des romans, des nouvelles, des poèmes, de la littérature pour enfants et des essais. Elle a une ascendance allemande du côté paternel, et Ojibwe (ou Chippewa, les deux appellations co-existent) du côté maternel. Ce roman date de 2020 et a gagné en 2021 le prix Pulitzer. L’action se situe dans le Dakota du Nord, au sein de la tribu appelée « the Turtle Mountain Band of Chippewa », et se déroule en 1953, quand un projet de loi a été porté au Congrès américain par le sénateur Arthur V. Watkins, projet qui évoquait la « termination » éventuelle de toutes les tribus amérindiennes, et la « termination » immédiate de cinq d’entre elles, dont la tribu Turtle Mountain. Le projet déclarait vouloir « émanciper » les autochtones, mais comme Erdrich l’écrit dans le roman, il ne manquait au mot « termination » que le préfixe « ex » pour désigner son but réel. Erdrich a été inspirée par son grand-père maternel, Patrick Gourneau, qui a organisé la lutte contre ce projet de loi, et a réussi à le faire échouer. Dans le roman, cette figure du grand-père devient un des personnages principaux, celle du veilleur éponyme, baptisé Thomas Wazhashk, qui entraîne des représentants de la tribu jusqu’au Congrès à Washington, pour argumenter contre le projet. L’héroïne du roman, surnommée Pixie, mais qui insiste pour que l’on utilise son prénom, Patrice, travaille dans l’usine de pierres d’horlogerie où Thomas est veilleur de nuit. Sa sœur Eva, partie à Minneapolis en quête d’une autre vie, n’a pas donné signe de vie depuis des mois, et Patrice prend un congé pour partir à sa recherche. Elle y est confrontée à la pègre, y trouve des indices très inquiétants concernant le sort de sa sœur, et revient avec le bébé d’Eva, confié à une amie. Le roman mène en parallèle ces deux intrigues, politique et personnelle, tout en développant des sous-intrigues et des thèmes variés, et tout en jonglant avec l’humour et le suspense. Il est organisé en petits chapitres courts, avec des changements fréquents de points de vue, que se partagent plusieurs focalisateurs (pas toujours humains : dans un chapitre humoristique, ce sont les points de vue de l’étalon Gringo et de la jument avec laquelle il vient de s’accoupler qui focalisent le récit de leur fugue). Le style du roman est très plastique, la langue varie subtilement selon les focalisateurs, et bien sûr, dans les dialogues, selon les locuteurs ; les descriptions, empreintes de finesse et de poésie, pleines d’images originales, sont parfois teintées d’une tendre ironie, mais peuvent aussi se faire implacablement dures et réalistes, par exemple quand Patrice découvre avec quelle efficacité les jeunes filles naïves arrivant dans la grande métropole sont attendues, et littéralement enlevées, pour servir les intérêts de la pègre. Les personnages secondaires sont parfois emblématiques de certaines catégories d’amérindiens : ainsi Eva représente toutes ces jeunes femmes autochtones qui, au Canada et aux Etats-Unis, tentent de fuir la misère des réserves et disparaissent, kidnappées, droguées, prostituées, ou violées et assassinées, ce qui, en dehors de leurs communautés, ne suscite au sein de la population ou de la police qu’une profonde indifférence. Roderick, dont le destin pitoyable est révélé par petites touches mystérieuses, incarne quant à lui tous ces enfants autochtones envoyés dans des pensionnats où humiliations, privations et châtiments étaient la norme, pour être christianisés, déculturés, « assimilés ». Les prosélytes Mormons, figurativement enchaînés l’un à l’autre, incarnent l’aveuglement du fanatisme religieux ; ils sont traités avec une dérision comique, mais sans laisser oublier aux lecteurs le personnage glaçant du Sénateur Watkins, Mormon lui aussi : après leur passage au Congrès ; il s’implante dans la mémoire de Patrice, arrogant, drapé dans sa supériorité, et méprisant ceux qui pour lui sont des païens. Millie, étudiante modèle, est à demi amérindienne par son père ; elle regrette de le voir si peu et cherche à en savoir plus sur cette culture qui est aussi la sienne, incarnant ainsi les enfants métissés et tiraillés. Mais cela n’en fait pas des personnages stéréotypés pour autant : Roderick par exemple est aussi un petit fantôme très actif, qui s’inscrit dans cette veine surnaturelle qui coexiste dans le roman avec le réalisme, et que l’on retrouve dans les passages oniriques, ou dans les beaux passages empreints de spiritualisme, comme lorsque Thomas voit les esprits danser dans les étoiles. Millie quant à elle est aussi montrée comme une jeune femme qui ne connaît pas encore très bien l’orientation de ses désirs. Les personnages principaux, Patrice et Thomas surtout, sont admirablement « fouillés » et convaincants dans leur individualité. Thomas, le veilleur de nuit, est celui qui veille aussi sur les siens et sur leur avenir, celui qui refuse l’abandon du sommeil afin de rester toujours vigilant, et c’est aussi celui qui écrit la nuit, mettant à profit la belle calligraphie apprise à coups de baguette sur les doigts dans son pensionnat pour rédiger lettres personnelles et stratégies de lutte politique. Le livre a fait l’unanimité au sein du cercle de lecture ; nous l’avons toutes beaucoup aimé. Le style, l’humour, la richesse des thèmes et des images, ont été commentés. Certaines ont néanmoins été déçues par une fin considérée comme un « happy end » peu probable, une autre s’est ennuyée un peu dans la partie centrale du roman, une autre a trouvé une importance trop grande accordée aux désirs et histoires de cœur de Patrice, mais ce ne sont là que de petits bémols dans une approbation générale pour un « grand » livre très riche. La discussion a aussi porté sur le fait que la littérature américaine comporte des sous-genres ethniques et religieux variés, vu la composition hétéroclite de la population. Concernant les Amérindiens, il faudrait parler de littératures amérindiennes au pluriel plutôt qu’au singulier, car chaque tribu a sa langue, ses mythes, sa culture, sa tradition orale, qui peuvent être très différentes les unes des autres, et bien sûr les livres écrits par les écrivains amérindiens sont imprégnés des traditions de leur tribu. Historiquement, le premier roman publié par un Amérindien, Cherokee en l’occurrence, a été The Life and Adventures of Joaquin Murieta, de Yellow Bird, alias John Rollin Ridge, en 1854. Depuis il y a eu de nombreux écrivains amérindiens. Le premier à qui le prix Pulitzer a été décerné est Navarre Scott Momaday, en 1969, pour son roman The House Made of Dawn de 1968 (traduit selon les éditeurs La maison de l’aube ou plus littéralement La maison faite d’aube). Ce roman a inspiré de nombreux écrivains autochtones (dont Erdrich, à ce qu’elle dit) et compose le côté littéraire de la Native American Renaissance (Renaissance amérindienne) dont les célèbres livres Custer est mort pour vos péchés : un manifeste indien, de Vine Deloria Jr (1969), et Enterre mon cœur à Wounded Knee de Dee Brown (1970) constituent le pendant historique : des livres d’histoire écrits du point de vue des Amérindiens. Tous les genres romanesques co-existent dans ces littératures amérindiennes, y compris les thrillers et livres d’horreur psychologique comme ceux de Stephen Graham Jones, ou d’autres encore, qui offrent une vision moderne et diversifiée d’Amérindiens très différents les uns des autres, et loin des clichés, comme Ici n’est plus ici de Tommy Orange. Claire nous a conseillé de lire aussi Taqawan du Québécois Éric Plamondon et Le chemin des âmes de Joseph Boyden.

Louise Erdrich is a famous American author. She has published 28 books (novels, short stories, poems, non fiction…). On her father’s side she is of German descent, and on her mother’s side she stems from the Native American Ojibwe tribe (also called Chippewa). The Night Watchman was published in 2020 and was awarded the Pulitzer Prize in 2021. The novel takes place in North Dakota, on the reservation of the Turtle Mountain Band of Chippewa, in 1953, when a bill introduced by Republican Senator from Utah Arthur V. Watkins argued in favour of terminating federal recognition of American Indian tribes, ostensibly to promote their assimilation. All tribes would be concerned eventually, but five of them were marked for immediate termination, among which the Turtle Mountain Band. The bill purported to promote the “emancipation” of Indians, citing as a model the Emancipation Proclamation of 1863, but as one of Erdrich’s characters puts it, the word “termination” only needed the prefix “ex-” to betray its true aim. Erdrich was inspired by her maternal grandfather, Patrick Gourneau, who organised the members of his tribe into a staunch resistance against this bill, and eventually prevailed. This historical figure was the model for one of the main characters in the novel, the watchman of the title, called Thomas Wazhashk, who with other tribe members travelled all the way to Washington D. C. to defend their case. The heroine, nicknamed Pixie, but who insists on being called by her real name, Patrice, works in a plant where jewel bearings are made, the very plant where Thomas is employed as night watchman. For months she has had no news at all of her sister Vera, who has left the reservation, seeking a better life, so she decides to take a short leave of absence to go and look for her in Minneapolis. Once in the city she is reluctantly persuaded to accept a dubious job by shady members of “the scum”. There she finds worrying clues concerning the fate her sister might have met, and she also finds Vera’s baby, entrusted to a friend, who urges her to take the baby home with her. The novel develops both the political and the personal plots simultaneously, while juggling numerous themes and subplots, as well as humour and suspense. It is structured as a succession of brief chapters, and the viewpoint changes frequently, jumping from one character to the next; in one chapter (entitled “The Bush Dance”, p. 240) the viewpoint, rather comically, is that of a stallion and a mare horses enjoying an amorous escapade. The style and language frequently change, in the dialogues, according to who speaks, or in the narrative passages, according to the viewpoint. The descriptions are poetic and filled with striking imagery, and the language is sometimes imbued with tender irony, but can also become implacably harsh and crude, for instance when Patrice discovers the ease with which gullible young girls arriving in the city can be intercepted and kidnapped by gangsters and pimps. The secondary characters are sometimes emblematic of certain categories of Indian Americans: thus Vera represents all those young native women who, in Canada and the USA, attempt to flee the poverty and lack of prospects on the reservations but soon disappear, ending up as drugged prostitutes, or raped and murdered, a fate which is met by the cold indifference of the police forces and of the general public. Roderick, whose lamentable fate is revealed very slowly, and remains mysterious almost to the end, embodies all those Native children separated from their families to be raised in boarding schools where they were subjected to hunger, humiliation, and punishments of all kinds, so as to become “assimilated”. The two young Mormon men, symbolically “chained” together, the better to keep each other out of sin, are given a rather comical treatment; they symbolise the ludicrous side of religious fanaticism, while Senator Watkins, yet another Mormon, embodies the appalling cruelty, arrogance and sanctimony of such fanaticism. As for Millie, the model student, she is a “half-and-half”, with a Chippewa father, and a “White” mother who raised her alone. She regrets that she hardly ever sees her father, and wishes she knew more about his culture. She represents the difficulties met by so many “half-cast” children torn between two ways of life. Nevertheless those “emblems” are not mere stereotypes: Roderick for instance is also a very active little ghost, who finds his place very naturally in the use this novel makes of the spiritual and supernatural, thus counterbalancing the crude realism of some passages. This “magical” or supernatural vein occurs in the dream sequences, or in poetic , spiritual moments, as when Thomas sees the spirits of the dead dancing among the stars. Millie also acquires depth when, with great delicacy, Erdrich shows her to be a young woman unaware, or unsure, of her own desires and sexual inclinations (pp.417-418) The main characters are thoroughly portrayed and analysed, and very convincing in their individuality. Thomas, the night watchman, also watches over his own people and their future; he keeps a constant, careful vigil, night after night, and writing helps him to resist sleepiness: using the Palmer Method of penmanship, so painstakingly acquired in Fort Totten, he spends long hours penning personal letters and political strategies. The readers in the book club admired and praised the novel, commenting on the richness of the style, the themes, the imagery, and the finesse of its humour. Some however were somewhat disappointed by the rather unlikely “happy ending”, one became bored in the last third of the book, and yet another found that too much was made of Patrice’s sexual initiation, but all agreed that those were very minor defects that did not mar their appreciation of a very good book. More generally, we also discussed the tendency of American Literature to subdivide itself into ethnic literatures reflecting the great variety of origins characteristic of the American population. Concerning the Native American population, we should refer to “Native American Literatures” in the plural, since every tribe has its specific language, culture, myths, oral tradition etc., which can vary immensely from one tribe to the next, and which colour the books written by members of each tribe in a unique and distinctive manner. Historically, the first novel to be published by a Native American was The Life and Adventures of Joaquin Murieta, written by a Cherokee, Yellow Bird, alias John Rollin Ridge, in 1854. Since then there have been many others. The first Native American to be awarded the Pulitzer Prize was Navarre Scott Momaday, in 1969, for The House Made of Dawn, published in 1968. It inspired many Native writers, among whom, as she herself declared, Louise Erdrich, and it became emblematic of the Native American Renaissance, which also produced famous works of history written from a Native American viewpoint: Vine Deloria Jr’s Custer died for your sins: an Indian Manifesto (1969) and Dee Brown’s Bury My Heart At Wounded Knee (1970). In this diverse body of literature, all genres are represented: thrillers and stories of psychological horror such as those written by Stephen Graham Jones, but also novels representing a very contemporary and diversified vision of Native communities. Tommy Orange for instance, in his debut novel There There (2018), portrayed Native Americans who were extremely different from one another, and from the usual threadbare clichés. Claire also advised us to read Joseph Boyden’s Three Day Road, published in 2005, about Native Canadian soldiers during World War I, as well as a novel published in 2017, Taqawan, by Éric Plamondon, a Canadian from Quebec.

